Hommage à Maître Ray

M. Ray, je crois. Oui, c’est sous ce nom que nous connaissions ce professeur de français, au lycée Jean Perrin du 9ᵉ arrondissement de Lyon, section collège, en classe de 4ᵉ, deuxième moitié des années 80 pour situer à peu près.

D’un certain âge, cheveux blancs, regard malicieux. Un peu comme cette photographie de Jean Perrin justement, sur Wikipédia, mais un brin plus jeune, charismatique, à la fois effrayant et bienveillant. De cette bonne bienveillance, n’en doutez pas, celle du « qui aime bien châtie bien » voyez-vous.

Nous détestions cet homme. Tout le collège le détestait, du moins ceux qui avaient la « malchance » de tomber sur lui. La raison ? Sa propension à distribuer des notes catastrophiques, sans discrimination. Il ne récompensait pas la qualité, mais l’effort. Obtenir la moyenne en français avec ce type relevait de l’exploit digne de Molière. J’ignore comment ses élèves, moi y compris, ne redoublaient pas, l’époque ne louant pas encore le laxisme d’aujourd’hui en la matière. Sans doute le tyran rattrapait-il le coup lors de la réunion décisive de fin d’année, car après tout on peut faire dire aux notes ce qu’on veut, comme tous les chiffres ou autres sondages de présidentielles.

– T’as qui cette année en français ?
– Ray.
– Oh putain !

Malédiction.

Je me souviens surtout de ce jour où il nous a donné une leçon que je n’ai jamais oubliée. Pourtant sur le moment, je n’ai rien remarqué, rien compris, et la poignée d’années qui suivirent ne m’ont rien révélé car à vrai dire je n’y pensais plus, que l’on me pardonne mon insouciante adolescence.

Et puis un jour, assez mûr sans doute, l’événement a refait surface dans mon esprit, j’ai vu la lumière et elle n’a jamais faibli depuis. Sous cet éclairage, j’ai pour la première fois saisi la faculté d’adaptation du cerveau, ce que je me plais parfois à nommer l’apprentissage, ou plus exactement la créativité « par la contrainte ». Cela a probablement un nom officiel, mais qu’importe.

Laissez-moi vous conter cette anecdote.

Les pupitres de la grande salle de classe formaient un U. Le bureau du professeur, posé en haut, lui permettait de voir tout le monde.

Dès le début du cours, le tyran nous annonce une dissertation surprise. Notée. Émoi dans la classe. Rien de pire que ça, pense-t-on… il y a de ces pensées laconiques de jeunesse qui trahissent tant l’inexpérience de la vie qu’elles méritent amplement citation, car alors le tyran se fait bourreau et prend un malin plaisir à intensifier la souffrance de ses disciples, jugez plutôt.

– Vous avez une heure. Sujet libre. Une seule contrainte : ne jamais utiliser le verbe être.

Le sourire sadique que j’ai pu observer sur son visage à l’évocation de cette contrainte demeure une image à jamais gravée dans mon esprit. En fait, ayant une mémoire des visages plutôt médiocre, cette image seule en cet instant précis m’a servi de principale référence pour le décrire tantôt.

Il croit bon d’ajouter que toute violation de cette règle se verra sévèrement répercutée sur la note finale – ce qui, de la bouche de n’importe quel autre professeur, n’aurait constitué qu’un détail peu significatif.

– Des questions ?

Je me trouve assis au pupitre de devant juste à sa droite. Intimidé je demande :

– Combien de pages Monsieur ?

– Trois minimum, répond-il du tac au tac, sans me regarder, comme s’il s’attendait à cette question d’une naïveté somme toute assez banale, les collégiens imbéciles ayant souvent une conception sommaire de ce qui constitue un véritable travail intellectuel. Comprenez qualité versus quantité, bien qu’en l’occurrence, le jugement de cet homme se situait sur un autre plan que ces deux notions, comme je crois l’avoir déjà dit.

Le tortionnaire s’assoit alors sur sa chaise, déplie son quotidien, disparaît derrière, et on devine l’étalement décontracté de ses jambes sous son bureau tandis que ses esclaves s’apprêtent à suer.

Pourriture va.

Comprenez bien : il s’agissait d’une simple classe de 4ᵉ, pas de 30 Georges Perec en puissance (et d’ailleurs personne parmi nous ne connaissait ce dément). Pour des gamins, un vrai défi se profilait – et j’ose croire que même des adultes lettrés apprécieront l’exercice à sa juste mesure.

Deux minutes passent. Des grondements résonnent dans la salle. Ça ne tient plus. Quelques martyrs lèvent la main.

– Monsieur, clame l’un d’entre nous, laissez-nous utiliser le verbe interdit au moins un certain nombre de fois !
– Oui, entonnent quelques autres, on galère !

Le despote semble céder, baisse temporairement son journal, observe la salle un moment sans bouger la tête, et dit :

– D’accord, d’accord. Vous avez le droit d’utiliser le verbe interdit…

Il se cache à nouveau derrière son journal avant de terminer sa phrase d’un coup de fouet bien senti.

– Une fois.

Putain de sale connard de pervers de merde.

Je ne vous décrirai pas le reste de cette heure. Cet homme incarnait le mal à l’état pur. Son petit jeu vicelard n’amusait que lui. Ne me demandez pas non plus la note que j’ai reçue. Comme à l’accoutumée, ça ne devait pas flamboyer beaucoup, certainement pas plus que les autres victimes de ce monstre sanguinaire.

Plus tard, le terrible dictateur commit l’impardonnable erreur de donner une chiquenaude à l’arrière de la tête d’un cancre qui, n’en doutons pas, aurait probablement récolté plus que cela à une autre époque pour avoir amusé la galerie en plein cours. La chose résonna en haut lieu et M. Ray, convoqué, grondé, revint un peu penaud les jours suivants. Il ne fallut pas bien longtemps cette année-là pour qu’il disparaisse définitivement de nos vies. J’ignore ce qu’il advint de lui.

Concluons cette petite histoire. Quand des années plus tard on comprend l’intérêt d’un tel exercice de dissertation, obligeant l’écrivaillon à chercher d’autres formules pour chaque phrase qu’il s’apprête à pondre, l’infect tyran se mute en bienfaiteur de l’écriture. On donnerait beaucoup pour le revoir et lui dire, la larmichette à l’œil, « merci pour la leçon de vie mon salaud ». Et quand en 2021 vous lisez un article sur la bienveillance à deux balles en vigueur depuis que des armées de Jacques Martin et autres saltimbanques du dimanche (qu’on se comprenne bien : j’appréciais le talentueux, et me semblait-il cultivé Jacques, du moment qu’il restait à sa place, ce qu’il fit) ont empoisonné nos écoles avec leur idéologie super-protectrice mortifère, ça donne envie de parler de ces perles rares de la transmission du savoir qui vous poussent à vous dépasser.

À M. Ray, par ce modeste témoignage, je rends hommage aujourd’hui. J’ai bien dû placer un unique exemplaire du traître verbe à l’infinitif, car il me fallait bien décrire la contrainte du tyran. Puisse-t-il m’accorder au minimum un 10/20, et son cruel sourire se dessiner si le plus grand des hasards l’amenait à me lire ici, où qu’il se trouve.

Respect, maître.